Merde!!

Publié le par houda zekri

 

 

- Merde et Merde encore, je ne sais rien dire d’autre, essaye pour voir, tente de me faire prononcer autre chose, je suis une merde, je ne suis rien, je ne suis que puanteur et déchéance comme disait ma mère, merde et encore...

 

- Merde, on l’a compris, tu es une merde, cesse donc de le dire, agis, tu ne vas pas rester dans ton coin sans rien faire !

 

- Non, je ne vais pas bouger, je suis une merde, je suis flasque !

 

- Arrête enfin, tu fais peur à voir.

 

- Et à sentir, je pue la merde, je pue l’échec, je pue la trahison, je pue, je suffoque, je ne peux plus me sentir, tue-moi !!

 

- Je ne veux pas aller en prison pour toi, je ne veux pas passer ma vie derrière les barreaux

 

- Moi je suis prisonnière, prisonnière de ma merde gluante.

 

- Arrête, tu me fais pitié.

 

- (Brusquement) Jamais, tu entends, jamais, ta pitié, je n’en veux pas, je ne veux plus te voir, va-t-en ! Sors ! Sooors ! Merde pour toutes les fois où je t’ai aimé, merde pour toutes les fois, où je t’ai embrassé sur le coin des lèvres alors que tu dormais profondément, merde sur toutes les fois où j’ai essuyé ton vomi alors que tu étais saoul, merde pour toutes les fois où tu m’as touchée, merde et encore merde, merde (très fort) merde, j’en ai marre, étouffe-moi avec cet oreiller qui pue et que je n’ai pas lavé, étouffe-moi avec ces chaussettes qui empestent et qui sont dans la corbeille à linge depuis au moins un mois, vas-y qu’est ce que tu attends, merde, je veux en finir, aide-moi à le faire, aide-moi à mourir, tu n’as pas su m’aider à vivre, aide-moi à en finir !!

 

- (Assis sur le canapé, des larmes coulent silencieusement sur ses joues, il n’essuie pas la morve qui coule de son nez) Je t’aime, je t’aime, je t’aiiiime, je ne sais rien dire d’autre, essaye pour voir, tente de me faire prononcer autre chose....

 

- Merde pour ton amour, merde pour l’amour qui tue et qui violente, merde pour l’amour qui déchire, merde tu entends !!

 

- (Les larmes affluent de plus en plus, inondent son visage) Ne me laisse pas !

 

- (Toujours debout) Mais tu n’as jamais été là, je t’ai rêvé chaque soir, j’ai embrassé tes yeux, je me suis accrochée à tes cils, de mes yeux j’ai parcouru ton corps, je t’ai bouffé, je t’ai dévoré, mais tu n’étais pas là, merde, tu n’étais même pas foutu d’être là, merde à ta fugacité, merde à toi, spectre de moi ! Tu m’as laissée avant que je ne t’abandonne...

 

- (Doucement) Jamais, tu entends, jamais je ne t’ai laissé, je t’ai juste quittée...pour un instant ou peut-être pour un petit moment, je ne me souviens plus, ces foutus médicaments me font perdre la mémoire.... (Debout devant le canapé) Juste, quitté, un peu, pas beaucoup, pas à la folie...

 

- (Arrêtant de sucer son pouce brusquement) Ce soir, oui ce soir, cette nuit, maintenant, je pars, je t’abandonne avant que tu ne décides de partir !

 

- Non tu ne partiras pas, moi vivant tu ne quitteras pas cet appartement !!

 

- Tu es mort, tu es déjà mort.

 

- Non vivant !

 

- Non, je pars, oublie !

 

-Merde, je ne me souviens plus, c’est quoi déjà cette histoire, tu pleures, pourquoi ? (tentant d’essuyer les larmes sur ses joues)

 

- (Elle se laisse faire, elle pleure de plus en plus pour que de ses doigts, il la touche le plus longtemps possible) Je pars, car je sais que tu vas finir par tomber amoureux d’une autre femme, tu la croiseras un jour dans un café, tu la connais depuis l’âge de huit ans, tu es venu la voir juste pour lui remettre un peu d’argent de la part de sa famille. Vous parlerez, vous parlerez encore et encore, et vous déciderez de vous toucher, par nostalgie, juste pour tester ton charme...

 

- Elle sera comment ?

 

- Belle !

 

- Belle comment ?

 

- Comment un passé qui ressurgit à un moment où on ne l’attend plus. Merde, petit salaud, petit merdeux, tu penses déjà à elle !

 

- Je ne la connais pas, je le jure

 

- Tu finiras par la connaître (lui caressant la joue). C’est mieux je crois.

 

- Quoi mieux ?

 

- C’est mieux de partir, c’est mieux de te quitter avant que tu ne me quittes, je sais, tu ne vas pas souffrir de mon absence...

 

- Enormément (Elle s’assoit sur le canapé, il se met sur ses genoux) Ne pars pas !

 

- Est-ce que c’est un ordre ?

 

- Non c’est une requête, reste, tu vas aller où maintenant, reste, tu me réchaufferas.

 

- J’ai l’intention de roter, j’ai l’intention de vomir, j’ai l’intention de fienter au beau milieu des draps, j’ai l’intention de me raser la tête, j’ai l’intention de me raser les sourcils, comme une prostitué qu’on a voulu punir. Je ne me laverai plus, je ne cuisinerai plus, je ne.... plus, plus jamais tu entends, plus jamais !!

 

- Reste, nous ferons chambre à part.

 

- La nuit je te rêverai, je caresserai tes yeux, je m’accrocherai à tes cils, je parcourrai ton corps de mes yeux, je te dévorerai, mais tu ne seras pas là, comme autrefois...

 

- (Souriant, il prend une chaise et s’assoit en face d’elle) Oui comme autrefois, tout redeviendra normal.

 

- Foutre ! Rien ne change !

 

- Tu aimes les changements ? Moi pas. Je me suis tellement habitué à ta présence !

 

- Je me suis tellement habituée à ton absence, ton absence me hante. Le bruit de la clé dans la serrure à deux heures ou à trois heures du matin, ce cliquetis qui me fait sursauter, ces ronflements qui s’accentuent quand tu te soules la gueule, cette lumière trop forte, ces chaussures que tu enlèves à la hâte et qui puent, ce jean que tu jettes par terre, cette manière que tu as de te racler la gorge après avoir trop fumé, cette solitude cette nuit de réveillon, ce silence le jour mon avortement, ces médicaments que tu n’as pas achetés, ce sucre que tu n’as pas acheté par peur de manquer de bière. Fichtre ! Rien ne change, juste une autre adresse, un autre étage, un autre quartier et tu resteras présent comme un fantôme...

 

- Non spectre de toi ! Assez de merde comme ça, il faut que ça cesse, je ne supporte plus ton odeur, tu pues l’habitude, tu pues les mensonges mal-digérés, tu pues, ta puanteur me blesse...

 

- Dans ton orgueil n’est-ce pas ? T’en as un ? Lâche ! Malade, sadique !

 

- Quand j’avais cinq ans, j’aimais torturer les chattons de ma grand-mère, je les mettais dans un petit couffin et je les jetais par-dessus la véranda, ensuite je les ramassais et je recommençais jusqu’à m’en lacer ou jusqu’ à ce que ma grand-mère arrive.

 

- Moi aussi j’étais sadique, j’adorais me piquer les doigts avec des petites aiguilles, la douleur me procurait une grande joie, un grand pourvoir, quand je voyais le sang rouge couler, je ne pouvais pas m’empêcher de recommencer...

 

- (Il sourit) Tu confonds tout !

 

- (Etonnée) Quoi ?

 

- Tu confonds le sadisme et le masochisme.

 

- Même chose, mots différents pour désigner la même chose, tu m’aimes ?

 

- (Goguenard) Tu t’aimes ?

 

- Je t’aime.

 

- Tu me quittes ?

 

- Je ne suis qu’une merde, tu ne vas pas finir tes jours avec une merde, j’ai déjà fait une fausse-couche, je risque de ne pas avoir d’enfants...

 

- Tu en mourrais.

 

- J’adopterai un enfant. Une fille (Elle l’imagine déjà) Je lui apprendrai à être libre, elle jouera du piano, je serai sa confidente, elle pourra être lesbienne, elle pourra épouser une femme, elle aura un copain juif, un copain noir. Je veillerai à ce qu’elle fasse de très bonnes études. Je lui apprendrai le russe, l’hébreu, le turque et l’arabe, je lui dirai de prendre comme option l’allemand et elle étudiera l’espagnol toute seule. Je la laisserai choisir son prénom, je la laisserai choisir sa mort...

 

- Elle n’est pas encore née que tu penses déjà à la tuer... en toi

 

- Comme toi.

 

- Sans doute.

 

- Pourquoi est ce que tu as pleuré tout à l’heure ?

 

- Parce que je croyais que tu allais partir.

 

- Je vais partir.

 

- Quand ?

 

- Tu t’es déjà habitué à mon absence ?

 

- On s’habitue à tout dans la vie. Je me suis habitué à l’idée que ma mère m’ait abandonné à la naissance, je me suis habitué à être l’enfant de personne, je me suis habitué à être rejeté, je me suis habitué à fumer, à baiser, à me branler quand tu n’es pas là et parfois quand tu es là, je me suis habitué à ta présence, à ta merde, à tes rires sonores , à tes pleurs déchirants, je m’habitue à ton absence, je te remplacerai comme on remplace une table un peu bancale.

 

- (Affolée. Sa voix tremble, ses mains tremblent, son cœur tremble) C’est si facile pour toi d’oublier. Même si tu n’as jamais existé, il me serait difficile de t’oublier. Je dois être commune.

 

- Je t’imaginais extraordinaire. Tu es banale.

 

- (Elle pleure silencieusement, les larmes coulent sur ses joues déjà salées) Je ne cherche pas être extraordinaire, je suis juste une femme...

 

- (La coupant) Une femme qui n’accepte pas sa condition de femme, une femme qui veut être un homme, tu veux protéger tout le monde, tu veux aider tout le monde, tu veux couver tout le monde, tu veux prendre des décisions, tu veux montrer ton intelligence, tu veux briller en société, tu veux écrire, mais tu n’as à ton actif qu’une petit merde : un foutu recueil de poèmes merdique invendable...

 

- (Le coupant) Je suis un clown, je cherche à te faire rire, peut-être retrouveras-tu ta joie de vivre, je suis ton amuseuse, je ne suis là que pour te divertir...

 

- Maigre consolation.

 

- De ?

 

- Oui, Maigre consolation, tu pars et tu crois me divertir

 

- Si je reste, tu resteras ?

 

- Je partirai au bout de deux ans, je la rencontrai dans un café, je lui remettrai des gâteaux de la part de sa mère, elle me remerciera, nous discuterons, nous discuterons, puis nous déciderons de nous toucher, elle m’emmènera chez elle, le premier soir nous ne coucherons pas ensemble, nous parlerons, nous parlerons, le deuxième jour je l’embrasserai et le troisième jour, elle me sucera et je la comblerai...

 

- Je n’ai jamais eu d’orgasme avec toi.

 

- Tu n’as jamais voulu.

 

- Pas un seul !

 

- Une autre fois.

 

- Il n’y aura plus d’autre fois.

 

- Tu pourras parler d’autrefois.

 

- Non, j’ai décidé d’oublier, je t’enterre, tu n’es qu’une merdouille, tu ne vaux pas la peine, je ne t’enfanterai pas. Je t’avorterai. Je t’abandonnerai à la naissance, à ta deuxième naissance je précise.

 

- (Pleurant) Tu es comme elle !

 

- (Souriant) Qui ?

 

- Ma mère.

 

- Tu ne la connais même pas

 

- Justement.

 

- Justement quoi ?

 

- Tu fuis.

 

- Comme le temps, comme la mort, comme la vie. (Elle ouvre la porte, le regarde une dernière fois, elle l’embrasse sur la bouche) Tu resteras sage jusqu’à la prochaine rencontre, tu me le promets.

 

- (Suçant son pouce) Oui maman.

 

- Je ne suis pas ta mère, je suis la femme qui t’a aimé, et que tu n’as pas su garder.

 

- Oui maman, oui maman (de plus en plus fort, hystériquement), oui, oui, oui maman, maman !!!

-(Elle sort, claque la porte) C’est ça mon petit.

 

Houda ZEKRI

Samedi 20 octobre 2007

00h5mn

Publié dans théâtre

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