Rougette

Publié le par houda zekri

Rougette est en train de parler à son miroir. Le miroir est sale, tellement sale qu’elle arrive à peine à y voir quelque chose. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas d’y distinguer quelque chose, mais d’y inventer quelque chose ; un personnage, une sorte d’alter ego, un compagnon de route, un compagnon de solitude.

 

Rougette : Je suis rentrée hier soir, mais il n’y avait personne. Il n’y avait absolument personne. Personne ! Tu entends ? Et j’étais plantée là, au beau milieu de la chambre. Oui au centre même de la chambre, j’ai vérifié. J’ai appelé. Oui, j’ai appelé. Mais tu ne comprends rien à la fin !! Si je te dis que j’ai appelé fort, c’est que j’ai appelé fort, j’ai crié comme une folle : « C’est moi, oh oh, c’est moi » ! Mais personne ne m’a répondue.

Elle a le droit de sortir ? Mais bien sûr que je sais qu’elle a le droit de sortir, mais elle n’a pas le droit de me planter là avec mes souliers neufs, mon décolleté et mon maquillage. Je le reconnais. J’ai été désagréable. Pas tant que ça d’ailleurs, face à sa plaisanterie assassine, il a bien fallu répondre. Non ! Ah non, je ne te permets pas ! Je ne suis pas folle, toi aussi, tu es comme eux, tu leur ressembles tellement. Comprends-moi, c’est dans ton intérêt que je te raconte tout ça, il faut que tu sois au courant de tout ce quoi se trame derrière ton dos. Je vais te nettoyer. Tu pues. Tu ne veux pas ? C’est toi qui vois. C’est moi, bon d’accord, alors écoute-moi : plus jamais je ne resterai seule, je sais qu’il ne m’aime pas... Il m’aime ? Tu crois ? Arrête de m’interrompre. Je disais que je ne pouvais plus rester seule, je vais prendre des résolutions. Elle, je vais lui montrer de quel bois je me chauffe. Elle m’abandonne, puis me ramasse comme une vieille chaussette, elle profite de mon amour. Non, ce n’est pas mon amie, elle ne veut même pas que je l’embrasse sur les joues, elle dit que ça porte malheur, mais moi, je sais, oui je sais, arrête ! Ne parle pas sans permission, Ne... ou je vais te casser...

 

Rougette donne un coup de poing au miroir fixé au mur. Il ne se casse pas. Elle n’est pas blessée, mais elle a rudement mal. La porte s’ouvre. Entrée de Noirette.

 

Noirette : Laisse donc ce miroir tranquille. Il est tout taché. Tu veux peut-être en faire une œuvre d’art ?

 

Rougette se contente de grogner. Comme un animal effarouché.

 

Noirette : Tu es à quelle période en ce moment ? La bleue ? La rose ?

Rougette ne répond pas. Elle prend un chiffon et se contente de nettoyer le miroir. Elle frotte énergiquement, elle crache sur le miroir puis applique le chiffon, méthodiquement comme quelqu’un qui a une tâche immense à accomplir.

 

Noirette : Arrête de parler à ce miroir. Je suis là moi...

 

Rougette (Arrête de frotter) : Tu n’es jamais là !

 

Noirette : (Caresse les cheveux de Rougette avec une infinie douceur) Je suis toujours là.

 

Rougette : Mais tu ne m’écoutes jamais. Tu fais semblant de m’écouter, tu hoches la tête machinalement, ton regard est vide, tu dis « oui, oui » et tu continues à être ailleurs...

 

Noirette : Tu es injuste. J’ai toujours été là.

 

Rougette : Tu m’as toujours abandonnée.

 

Noirette : Voyons, ne fais pas l’enfant...

 

Rougette : Je ne suis pas une enfant. Ce n’est pas parce que je parle à un miroir que je suis une enfant.

 

Noirette : (Un sourire indulgent) C’est vrai, tu une artiste.

 

Rougette : (Ecumant de colère) Je suis une artiste, je suis la Picassine des crachats, je suis Colette, je suis Camille, je suis celle que personne ne comprendra, et que tous taxeront de folie. Tu sais quoi ?

 

Noirette : Oui ?

 

Rougette : Tu n’as jamais été mon amie...

 

Noirette lui prend les mains. Rougette les rejette avec violence

Rougette : Ecoute-moi sans me toucher. Tu ne m’as jamais aimée, tu as m’a juste un peu supportée, par intérêt, parce que tu ne pouvais pas faire autrement.

 

Noirette : Je ne vais pas me laisser insulter dans ma propre maison !!

 

Rougette : Tu n’as qu’à me foutre dehors, mais même ça tu ne peux pas le faire, tu as peur du regard des autres, fous-moi dehors, qu’est ce que tu attends ? Que je te crache au visage, que je nettoie tes pores de ton impureté viscérale ?

 

Noirette : Calme-toi, je t’en prie. Il va passer dans un quart d’heure.

 

Rougette : Et alors ? Quand il va passer je vais lui dire qu’il n’a jamais été amoureux de toi, que c’est une illusion, il croit t’aimer, mais s’il s’intéresse à toi c’est parce que tu lui sembles inaccessible, avec tes grands airs et ton boulot de prof à la fac !!

 

Noirette : Cesse donc tes logorrhées !

 

Rougette (Déposant un baiser sur la main de Noirette qui la retire d’un geste brusque) Tu as horreur de la vérité, mais moi je t’aime, je t’aime pour rien, mon amour pour toi est totalement désintéressé, je t’aime comme un chien. Un chien quand on l’aime, on n’en attend rien en retour.

 

Noirette : Tu délires !

 

Rougette : Non, je dis la vérité.

 

On entend sonner.

 

Noirette : Le voilà. Tais-toi s’il te plaît. Je vais ouvrir la porte.

 

Rougette : Tu vas lui débiter tes mièvreries ? Parle-lui de mon miroir, ça lui fera plaisir.

 

Noirette : Sois gentille s’il te plaît, calme-toi. C’est ma dernière chance !

 

Rougette : J’ai toujours été gentille, c’est pour cela que tu ne m’a jamais prêté attention...Et moi  alors dans tout ça?

 

Noirette : Quoi toi ?

 

Rougette : Je n’ai jamais eu de chance.

 

Noirette : Toi, il te reste ton miroir, ta peinture et tes crachats....

 

Houda ZEKRI

18 février 2008

Publié dans théâtre

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