Papillons de plomb (I)

Publié le par houda zekri

Papillons de plomb

 

Deux : Ça se voit que ce n’ pas toi qui fais le ménage dans cette maison !

 

Un : Tu veux dire cette piaule de treize mètres carré à peine.

 

Deux : Ça veut dire quoi « piaule » ?

 

Un : « Piaule » vient du verbe « piauler » : Crier en parlant des poules, ou de l’argot « piôle » : taverne. C’est à toi de voir, si tu habites dans un poulailler, puisque tu ne cesses de me faire siffler les oreilles avec tes caquètements, ou bien dans une taverne puisque tu n’arrêtes pas de me souler avec ton ménage !

 

Deux : N’empêche que c’est moi qui joue le mauvais rôle, qui me tape le sale boulot, toi, tu ne fais que causer, causer, causer, pour ne rien dire. Tu tien à me rappeler tes longues années d’études ?! Moi, j’en n’ai pas fait. Mais Ici, nous sommes comme deux petites souris blanches de laboratoire ; kif-kif bourricot !!!

 

Un : Jolie métaphore, tu fais des progrès ma foi. Mais t’as les nerfs à vif ce soir. Rien qu’à ta tête, je dirai que tu me caches quelque chose, quelque chose de bien important... T’as bu ?

 

Deux : Combien de fois j’t’ai dit d’égoutter ton parapluie avant de rentrer à la maison ?

 

Un : S-e-c-o-u-e-r !!

 

Deux : T’aimes bien me faire travailler hein ? Ce n’est pas assez de préparer le dîner de Madame, de lui laver ses jeans pourris, il faut en plus passer la serpillère derrière elle ? Quoi « secouer » ??

 

Un: Un parapluie, ça ne s’égoutte pas, les pâtes oui, mais pas le parapluie : Secouer un parapluie pour en faire tomber l’eau.

 

Deux : (énervée) Tu m’ casses les pieds. Le dîner est presque prêt, tu vas enfin me foutre la paix, tu boufferas en silence.

 

Un : Je t’invite au restaurant. Tu as l’embarras du choix ; Spécialités japonaises : sushis, sashimis, makis et fines tranches de gingembre marinées, ou spécialités italiennes : pâtes à la carbonara, aglio olio e peperencino, risotto et bruschetta ou encore spécialités espagnoles : paella, tapas de gambas, gaspacho, zarzuella... Rien qu’à prononcer ces noms, oh, j’en ai l’eau à la bouche !

 

Deux : Quelle idée de vouloir sortir par un temps pareil ! Et puis, j’ai décidé de ne plus sortir, plus jamais je ne quitterai la maison. Ici, je suis à l’abri, dehors, tout peut arriver...

 

Un : Quoi ? T’as braqué une banque et tu as décidé de te cloitrer chez toi ? Tu as peur de quoi au juste ? Regarde-toi dans une glace, ta tête ferait fuir Azrael en personne !!

 

Deux : J’veux pas sortir, j’ai mal au ventre. Lâche-moi les baskets !

 

Un : Justement sortons, tu auras moins mal au ventre.

 

Deux : Tu ne comprends pas !! On est bien ici. Dehors, il pleut, j’ai peur de tomber malade, de me faire agresser, tabasser... J’ai peur !! Tu peux comprendre que j’ai la frousse ?

 

Un : T’es devenue parano ma poulette !! Tu peux dire oui pour une fois, tu ne vas pas me gâcher mon plaisir ! T’inquiète, vu comment t’es sapée, personne ne t’agressera, tu me rappelles la petite caissière à Carrefour, la petite albinos qui zozote quand elle parle. Allez, viens, sois gentille. Tu veux quoi ? Une belle pizza bien garnie, un carpaccio de saumon, une soupe miso au tofou, commande, et je payerai... ou on partagera la note, c’est comme tu veux...

 

Deux : Mais je t’ai dit que le dîner est prêt !

 

Un : La concordance ! « Je t’ai dit que le dîner était prêt » ! Quand le verbe de la principale est à un temps du passé, le verbe de la subordonnée se met à l’imparfait ou au passé simple.

 

Deux : Ça te démange hein, tu ne peux pas t’en empêcher. Laisse-moi mes mots au moins, c’est tout ce qui me reste. Avec, je peux me comprendre, tu peux me comprendre aussi. Pour la deuxième fois, le dîner est prêt : Des pâtes à la sauce bolognaise, bien grasses comme tu les aimes, avec une quantité énorme de viande hachée, et du fromage, beaucoup de fromage...

On va pas gaspiller l’argent pour rien, et puis mes pâtes, on sait ce qu’il y a dedans ; de la bonne viande, du bon fromage et beaucoup d’amour...

 

Un : J’en ai marre de tes pâtes, j’en ai marre de ton ménage, de tes secrets de polichinelle, je veux sortir, respirer l’air frais...

 

Un : Ne me prends pas pour une idiote, tu crois que je ne sais pas ce que tu fabriques quand tu t’enfermes dans les toilettes, eh bien tu joues simplement de la mandoline, rien qu’avec le bruit du va-et-vient du jet d’eau, j’arrive à deviner ce que tu fais en catimini, comme une enfant...

 

Deux : Je comprends pas...

 

Un : Allons ma cocotte, tu vas rarement dans les toilettes pour chier ou pisser, souvent pour t’astiquer le bouton, avoue-le !

 

Deux : Et toi alors ?

 

Un : Moi, je m’y adonne quotidiennement, parfois deux fois par jour. Ça me revigore, ça m’apaise, je ne m’en cache pas. Ça m’arrive de le faire dans les toilettes de la bibliothèque, à la va vite, juste pour m’aérer l’esprit. Et puis, j’en ai assez de tes petits mensonges de soubrette, de tes courbettes, de tes accolades, de tes embrassades, ras le bol !

 

Deux : (Quelque peu rassurée) Mais je t’en prie, tu veux ton parapluie ?

 

Un : Non !

 

Deux : Tu veux quoi alors ?

 

Un : Rien. Je veux juste que tu quittes ce pyjama à rayures que tu gardes depuis une semaine et qui te donne l’air d’une condamnée à mort et « dis-moi quel malheur fou fait éclater ton œil d’un désespoir si haut que la douleur farouche, affolée en personne, orne ta ronde bouche, tes pleurs glacés, d’un sourire de deuil » ?

 

Deux : Je ne suis pas désespérée, juste triste.

 

Un : Genet !

 

Deux : Très drôle ! En plus, elle essaie d’imiter mon accent ! Maintenant je sais, il faut dire « gênée » et moi je ne suis pas gênée, j’ai appris à ne plus être gênée, grâce à toi.

 

Un : Ce que tu peux être bêta parfois. Jean Genet, Le condamné à mort !!

 

Deux : Je connais pas. Je suis innocente !!

 

Un : Mais personne ne t’accuse de quoi que ce soi, voyons !! Je veux juste que tu enlèves ce foulard à pompons troué. Je veux que tu changes, que tu deviennes un être civilisé, un être humain...

 

Deux : Je ne veux pas changer. Je suis bien comme je suis.

 

Un : Pure illusion, chimères, logorrhées !!

 

Deux : Je suis bien. Je viens de me découvrir, je suis autre !!

 

Un : Non, c’est toujours toi : Sans découverte aucune, quotidienne, atrocement terre à terre. Basse et seule. Trente ans. Trente longues années de solitude affective, ça se fête ça !! (Les mots sont comme des flèches empoisonnées lancées au ralenti, ils prennent leur temps, s’attardent avant d’atteindre leur cible).

Deux : Qu’est ce que t’en sais ?

 

Un : Raconte alors !

 

Deux : Ça t’intéresse même pas.

 

Un : Si, au contraire !

 

Deux : Tu le sais que j’ai deux vies ?

 

Publié dans théâtre

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