Papillons de plomb (II)

Publié le par houda zekri

Un : (Semble ignorer la question. Ses propos sont saccadés comme pour gommer la phrase de Deux.) T’es bonne pour le couvent ma poulette !!Jamais personne ne t’a pris dans ses bras, jamais personne ne t’a susurré à l’oreille des mots doux, rien à raconter, rien, nada, pas la moindre petite aventure, pas le moindre souvenir, juste des banalités frigides. Tu attends quoi? Le mariage, ah oui le fameux mariage, un homme viendra à ton secours, il viendra pour rompre ta solitude et te déposséder comme tu dis de ton « trésor »...

 

Deux : Nadège aussi attend le mariage, elle veut se marier à l’église avec du riz et tout, elle en a acheté deux gros sacs, de la bonne qualité en plus, et Olga, tu la connais, la petite Russe, elle veut aussi fêter son mariage en grande pompe avec des guirlandes et beaucoup de bouffe, de la bouffe en pagaïe, et Fatou , plate comme une planche  est à force d’étudier, veut se marier, elle veut plus attendre, elle veut un grand mariage et une ribambelle de gosses. Moi aussi je veux me marier. Au moins, avoir des enfants...

 

Un : Une fille. Unique ! C’est suffisant. Et pas besoin de mari pour ça. Mais tu vas te marier, les filles dans ton genre finissent toujours par trouver chaussure à leur pied !

 

Deux : Plus personne ne voudra de moi ! J’ai mal au ventre, j’ai atrocement mal !

 

Un : Pourquoi donc ? Bon d’accord, j’y suis allée fort, tu ne ressembles en rien à la petite albinos zozotante.

 

Deux : Je suis foutue ! Oh lala cette douleur ! C’est le bas-ventre.

 

Un : Tu as un cancer, tu vas perdre tes cheveux, t’as la maladie d’Alzheimer, celle de Crosfeld Jacob  peut-être ? Et pourquoi pas le S.I.D.A tant que t’y es ? (Les traits de Deux se figent, elle en devient toute blanche, elle est suspendue aux lèvres de Un, elle en tremble presque). C’est ça, tu as le S.I.D.A, tu as le Syndrome d’Immuno -Déficience Acquise, ha, ha, ha... (Rire hystérique de Un).

 

Deux : C’est vrai, t’as peut-être raison, j’ai peut -être le S.I.D.A.... Mais dis, tu promets de ne le dire à personne ?

 

Un : Pourquoi, tu as serré la main ensanglantée et dégoulinante du boucher ? C’est pas dans tes habitudes de serrer la main aux étrangers...

Deux : C’est pas le moment de plaisanter !

 

Un : Je plaisante quand ça me chante, j’ai le droit d’être de bonne humeur, toi tu adores faire la gueule, c’est ton affaire.

 

Deux : J’fais pas la gueule !

 

Un : Tu somatises alors ?

 

Deux : Ça veut dire quoi « tu sotamises » ?

 

Un : « Somatises » idiote ! Du grec « soma », corps, qui veut dire transformer des troubles psychiques en troubles somatiques.

 

Deux : Pas pigé. Fais chier avec tes mots grecs, peux pas faire plus simple ?

 

Un : Somatiser c’est transformer sans en être consciente les troubles de ton âme en troubles corporels, en troubles du corps ; tu es angoissée, alors tu as mal au ventre...

 

Deux : Ah, d’accord...Mais dis, tu ne le diras pas, hein ?

 

Un : Je ne dirai pas quoi ? Que tu as le S.I.D.A ? Que tu vas mourir dans d’atroces souffrances, et que tes parents refuseront de t’enterrer dans le caveau familial ? Tu sais, avoir le S.I.D.A, c’est comme se suicider, c’est interdit par la religion !

 

Deux : Tu me fais peur !!

 

Un : Je te fais peur, et pourquoi je te fais peur ?

Deux : Arrête, on dirait que tu te venges !

 

Un : De quoi ? C’est vrai, ce soir, je me sens griffes et mâchoires avec du feu dans les veines. La haine m’inonde et me suffoque, elle monte dans mes seins comme du lait !!

 

Deux : (Se cachant le visage avec les mains) Tu m’fais peur quand je ne comprends pas ce que tu dis...

 

Un : Tu ne comprends jamais ce que je dis. Que veux-tu ? Comme le dit Sartre par la bouche d’Inès, « On meurt toujours trop tôt ou trop tard » ! Toi, tu vas mourir trop tôt.

Deux : Je m’en fous d’Inès, je te dis que j’ai peur et toi tu me parles d’Inès, c’est qui cette garce ?

 

Un : (Avec une indifférence et une indulgence perfides.) C’est nouveau ça, toi qui fais peur à tout le monde !

 

Deux : Laisse-moi parler, j’ai quelque chose de terrible à t’avouer...

 

Un : Quoi, tu t’es fait casser un ongle, t’as perdu un faux-cil, un ou une amie ? De toutes les façons, t’as pas d’amis quant aux miens, tu ne les aimes pas...

 

Deux : Tais-toi un instant, c’est déjà assez compliqué comme ça !

 

Un : Parle pour toi !

 

Deux : Vas-tu te taire enfin ? Ça y est, c’est fait !

 

Un : Qu’est ce qui est fait ?

 

Deux : Le truc !

 

Un : Je ne comprends rien à ce que tu dis, qu’est ce qui se passe au juste ?

 

Deux : Le truc qui fait mal...

 

Un : Tu as osé ? Quand est ce que tu l’as fait ? Pourquoi tu ne me l’a pas dit plutôt ?

 

Deux : Je l’ai fait ! Avec un mec que je ne connais pas et que je ne reverrai sûrement jamais.

 

Un : Et comment ça s’est passé ? J’aurais jamais cru que t’étais capable...

 

Deux : Je suis coupable ! Je suis capable de tout !

 

Un : On est pareilles maintenant. Comme deux souris de laboratoire blanches. Identiques. J’aurais jamais cru...

 

Deux : (Elle est ailleurs, elle lit un récit imaginaire, ses yeux sont vides, ses traits impassibles. Assise en face de Un, elle semble ne pas la voir.) On ira pas au restaurant. Les pâtes peuvent refroidir...Il était très comme on les aime chez nous, sûr de lui, content de lui, comme toi. Je l’ai rencontré au Père Lamotte, j’en étais à ma troisième choppe de bière...

 

Un : (Effarée) Tu bois !?

 

Deux : Il est arrivé, il m’a dit qu’il aimait comment j’tétais sapée... Je connais pas son prénom. Il m’a offert un verre, je l’ai embrassé devant tout le monde avec le bout de la langue, sa langue à lui était pâteuse, il sentait l’alcool, le vin rouge bon marché, la cigarette aussi, mais il était beau et sauvage...

 

Un : Je n’en reviens pas !

 

Deux : Parce que tu ne m’écoutes jamais jusqu’au bout.

 

Un : Un remontant, un petit remontant me ferait le plus grand bien. Du rhum ! Oui c’est ça du rhum, je vais chercher la bouteille, et dire que je la cache depuis trois semaines dans le carton à bouquins...

 

Deux : Oui, du rhum... (Avec détachement, comme si l’histoire ne la concernait pas). On est sorti du bar bras dessus, bras dessous. Dans la rue, on a continué à s’embrasser. Dans la chambre, il a fermé les volets, il a crié « Déshabille-toi », j’ai juste gardé mon chapeau, je sais pas pourquoi j’ai obéi, il respirait fort. Tout s’est passé très vite, trois petits coups secs, un drap blanc taché de sang et quelques gouttes de sperme...

 

Un : (Déposant les deux verres et la bouteille de rhum sur la table, elle en verse deux grandes rasades).Et après ?

 

Deux : (Prend une petite gorgée).Rien, chacun est parti de son côté. Il était content d’avoir embourbé à lui tout seul, une petite vierge...

 

Un : Et ?

 

Deux : Il a remis son pantalon sans caleçon juste après son unique giclée... Il a glissé vingt euros dans mon sac, je m’en suis aperçue quand je l’ai ouvert pour fumer une clope...

 

Un : De mieux en mieux !! Tu fumes maintenant ?

 

Deux : Juste quand je suis au bout du rouleau, quand plus rien ne va...

 

Un : Je peux en fumer une alors ?

 

Deux : Non, l’odeur va me faire vomir.

 

Un : Tu l’as jamais fait avant ?

 

Deux : Non !! Pourquoi toutes ces questions ?

 

Un : Pour rien, juste par curiosité.

 

Deux : Jusque là, je me suis contentée de sortir dans la journée, habillée en poufiasse, j’allais de bar en bar et j’aguichais les mecs... Enfin, quand je bossais pas. Je me faisais payer des trucs, je donnais des petits bécots par-ci, par-là, le mec plongeait sa main dans mon décolleté, il recevait une petite tape sur la main et un bisou sur la bouche. Des bisous et des sous, voilà mon marché !!!

 

Un : Et t’as décidé que ce n’était pas assez ?

 

Publié dans théâtre

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