Gilgamsh à Paris

Publié le par houda zekri

 

 

 

 

 

(…) Ce Gilgameš (…)

Exceptionnel monarque

Célèbre, prestigieux,

Preux rejeton d’Uruk

Buffle à la couronne terrible (…)

Tel était le fils de Lugalbanda,

Gilgameš à la force accomplie,

L’enfant de la Vache sublime :

Ninsuna la Bufflesse,

Tel était Gilgameš (…)

 

L’Epopée de Gilgameš, Le Grand Homme qui ne voulait pas mourir

 

 

 

 

Gilgameš[1], cinquième rejeton de la famille des Innana[2], en véritable héritier de son vaillant père Lugalbanda[3], marié à Ninsuna[4] de force, pour sauver l’honneur de la tribu, était un véritable mythomane ; il ne pouvait pas s’empêcher de truffer ses phrases d’onomastiques barbares à sonorités gutturales, qu’il scandait à longueur de journée, prétendant qu’il s’agissait là de ses ancêtres, oui de ses divins ancêtres, il allait jusqu’à affirmer que leurs noms sur les tablettes cunéiformes, étaient même précédés de l’Etoile de la Divinité, il demandait d’ailleurs à ses camarades, d’aller vérifier l’information fantastique qu’il leur livrait, au Musée du Louvre, et précisément dans la salle des Antiquités Orientales.

Mais personne n’y allait, tout le quartier savait que Gilgameš mentait comme il respirait, les enfants le prenaient pour un fou, un rêveur, qui s’inventait tous les jours une nouvelle épopée, dont il était le principal héros, les adultes pour un cas désespéré de « déficience intégrationniste profonde ».

Et Gilgameš ne se lassait jamais de répéter son histoire, il la connaissait tellement bien qu’il pouvait la raconter poings liés et yeux fermés, mais il ne le faisait pas, il préférait regarder ses interlocuteurs droit dans les yeux, en oscillant sa tête de temps à autre, pour secouer une mèche rebelle, il parlait toujours très fort, les murmures ne convainquent jamais, il crachait sa salive avec véhémence et elle atterrissait illico presto sur la figure de ceux qui prenaient la peine de l’écouter.

Ses joues prenaient toujours feu, quand il leur racontait l’histoire de cet oncle, ô combien lointain, lui aussi d’ascendance divine, un certain Hammourabi[5]

-         « Encore des pharyngales, encore des noms barbares, on va finir par s’esquinter la gorge, répliquaient les enfants autour de lui ».

Mais il continuait son récit, imperturbable, il leur parlait d’une stèle que l’oncle en question, avait érigée, une stèle conique en basalte, sur laquelle était gravée majestueusement, en akkadien, cette phrase : «Pour faire prendre à mon pays la ferme discipline et la bonne conduite[6] »…

-         « Il était aussi ministre de l’intérieur ton oncle ? »demandaient les bambins avec insistance.

Gilgameš ne répondait jamais aux questions qu’on lui posait, il se contentait de raconter son histoire, comme elle s’est passée réellement, dans sa petite caboche de gosse d’immigrés millénaires. Il voulait leur donner des chiffres, des dates, il voulait leur montrer des photos en noir et blanc, et même en couleur, pour les convaincre, lui le descendant divin de Innana.

 

Des adultes citoyens et impliqués dans la vie du quartier avaient déconseillé sa fréquentation aux plus jeunes, un certain Magnus Le Magne a même proposé aux parents inquiétés et inquiétants, d’aller voir Monsieur et Madame Inana, afin de les persuader d’emmener Gilgameš en consultation, ou de l’enfermer dans leur habitation à loyer modéré.

Mais ni Lugalbanda ni Ninsuna ne parlaient français, et toute la marmaille était à l’école…

Et c’est ainsi que Monsieur Le Magne s’adressa directement au jeune Gilgameš, qui ne comprenait pas le désarroi de ce dernier, ni d’ailleurs ces questions.

La vie de Gilgameš devenait de plus en plus compliquée, plus personne ne prenait plus la peine de l’écouter, et il regretta Enkidu[7] son adversaire, de toujours, lui au moins osait l’affronter, lui au moins, était mythomane comme lui, tout les séparait, mais leur grand mensonge les rapprochait ; ils avaient tous les deux des aïeuls divins, des Anou[8] et des Enlil[9] à ne plus en finir, tous les deux savaient entretenir l’illusion , tous les deux inventaient des Babylone, des Mésopotamie, leurs cordes vocales étaient sillonnées de gutturales, mais Enkidu est mort, un policier honnête et républicain lui avait tiré dessus ; une balle dans la nuque, une bavure, il l’avait confondu avec le fils de Monsieur Magne ; dix huit ans et une taille moyenne.

Gilgameš était seul, plus personne ne l’écoutait, hier soir, il avait rêvé de déluge et d’une colombe avec une branche d’olivier…Rêve étrange…Ce matin à la télévision, il a vu La Mésopotamie…bombardée !!

Gilgameš aurait voulu être un vrai mythomane…

 

ZEKRI Houda

Le 16 mai 2006

 

 



[1] En sumérien, ce nom signifie « L’ancien est encore dans la force de l’âge », d’après Jean BOTTERO. Gilgameš est le héros de la plus ancienne des gestes héroïques ; l’Epopée de Gilgameš

[2] « Innana » ou « Dame du Ciel » est connue comme la Patronne de l’amour physique chez les Sumériens (Ištar chez Les Akkadiens)

[3] En sumérien, signifie « Roi furieux ».

[4]  Déesse de second rang, patronne des « bovidés sauvages » (buffles).

[5] Sixième roi de la dynastie amorite et fondateur du premier empire de Babylone.

[6] L’inscription est réellement tirée de la stèle de Hammourabi, in Louvre, Pierre QUONIAM, Editions de la Réunion des musées nationaux, 1989, p14.

[7] Enkidu est l’homme en argile qu’ont façonné les Dieux afin de calmer l’ardeur de Gillgameš et de le ramener à plus de modération.

[8]«  Anou [l’Akkadien] est le Dieu du Ciel, chef des dieux, le souverain, celui dont l’empire recouvre l’univers », in Au cœur des Mythologies, Jacques LACARRIERE, ed du Félin, Philippe Lebaud, 1984, 1998, p188

[9] Enlil est le Seigneur de la Terre, idem

 

Publié dans Fiction politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article