Viol

Publié le par houda zekri

 

Viol

 

Dans une chambre éclatante de blancheur, des débris de cheveux noirs gisaient sur le sol, seule une touffe blanche, à peine visible, est restée lovée dans le creux d’un oreiller suant.

La table portait les traces d’une violence extrême, et avait l’air d’un boiteux, sur lequel un goulot mal intentionné avait déversé tout le contenu de sa bouteille. Des lambeaux de vêtements traînaient par-ci et par-là, des lambeaux de toutes les couleurs, le rouge surtout dominait, pas mal de blanc aussi et des gants noirs.

Les chaises étaient renversées et les livres étaient déchiquetés, seul a échappé au massacre un livre de cuisine, auquel la propriétaire de la chambre n’attachait aucune importance puisqu’elle ne cuisinait jamais, elle était pourtant assez enrobée.

Entre les boucles noires, les lambeaux de vêtements et les pages déchirées des livres, l’œil exercé aux violences semi- conjugales, pouvait distinguer sur le sol, des lambeaux de phrases bleues et roses, écrites à l’aide de vieux stabilos. Le mur aussi, n’a pu échappé à cette invasion scripturale.

Sur le lit, ses cheveux fraîchement coupés (dire « arrachés » relèverait du pur massacre) et arrosés (les crachats n’ont fait que se substituer à l’eau) collaient à son front, sur lequel perlaient encore des gouttes de sueur, qui finissaient par rejoindre les larmes encore chaudes et salées sur ses joues griffées.

D’un seul coup, elle s’arrêta de pleurer et se mit à réfléchir, « en ce moment », dit-elle, « que de libations ont été offertes au Dieu Innommable, mon corps entier est une libation, je suis une poly-libation de sueur, de larmes, de sang et de sperme ».

Et là voilà encore une fois, secouée d’un spasme, les larmes refluent, elle ne voit plus rien, elle se souvient…

Elle se relève, et ses pieds touchent à peine le sol, elle vole presque, car autour d’elle tout est souillure, tout est, égratignure, coupure, elle a peur de se blesser elle-même, elle se meut sans le savoir, sans vouloir en être consciente, dans un espace qui ne lui appartient plus, qu’elle ne veut plus posséder. Elle ferme la porte à clé, il n a même pas pris la peine de la fermer.

Elle ne cesse de scruter son corps, elle tâte son vagin meurtri et encore dégoulinant de ce liquide censé porter la vie et il n’est là que le « porteur » de la mort, une mort lente, éternelle, qui ne cesse de vous rattacher à une vie devenue insupportable, une vie dont vous voulez vous débarrasser à jamais, une vie que l’on vous a insufflée à votre insu et malgré vous…

Elle vomit,vomit, un flot interminable, verdâtre et amer, une mare se forme sous ses pieds, cachant en partie, ce qui est écrit, elle ne s’éloigne pas, vomir est le purgatoire des femmes violées, c’est l’expiation tant attendue, tant désirée, elle continue de vomir, jusqu’à l’épuisement et n’essuie pas le sperme qui continue de couler entre ses cuisses, ce sperme qui après l’avoir transpercée, continue à la traverser toute entière, adhérant à sa peau et s’infiltrant par ses pores, pour aller au plus profond d’elle-même, elle ne songe pas non plus à essuyer le sang sur sa bouche, après le coup de poing qu’elle avait reçu, après s’être agitée, dans tous les sens, pour empêcher cette pénétration, qui n’était que « le couronnement » d’une série de violences inimaginables, de caresses extorquées, d’étreintes suffocantes, de morsures, d’immobilisations, de mots grossiers et obscènes et de gifles.

Tout son corps lui faisait mal, tout son être n’était que taches et souffrances indélébiles, elle n’était qu’ecchymoses, elle était la douleur en personne. Son corps entier était avorté de lui-même, il ne se reconnaissait plus, il avait perdu ses repères, il n’acceptait pas cette semence, il ne concevait nullement cette fécondation, cette nidation qui se préparait déjà malgré lui, puisqu’elle était en période féconde, et « Lui » le savait, il le savait pertinemment…

Comment cet « homme » doux voire mielleux, pouvait-il se transformer en bête féroce, comment a-t-il pu violer la femme, qui ’il prétendait toujours avoir aimée, hier encore, ne lui a-t-il pas offert une rose rouge ? Mais il ne s’agit pas d’elle, il s’agit d’une autre femme, son corps est plus fort, il résiste toujours, il n’aurait jamais laissé une verge malade, effleurer son coin le plus intime. Mais non, c’est elle, non c’est lui, puisqu’ elle n’existe pas, puisqu’elle n’existe plus, puisque désormais, c’est avec un coeur mutilé et un corps violé, qu’elle doit apprendre à vivre, à dire « Je », un « je » qui n’a plus lieu d’être, et dire qu’il a pris un café avant de sortir, après lui avoir craché sur le visage, elle garde encore le goût de cette salive mélangée au café et au tabac.

Pourquoi n’avoir pas pu crier, comment les sons se sont-ils arrêtés dans sa gorge, comment son corps a-t-il pu dépassé sa tête, comment a-t-elle pu mouiller, comment leurs deux liquides visqueux ont-ils pu se mélanger, est ce parce qu’elle le voulait, est ce parce que dans son inconscience, son corps voulait être possédé ??

« Mais non, arrête-toi » se dit-elle, « ce délire te consume, lève-toi, ne te lave pas, je sais c’est lourd ce que tu portes dans le cœur et entre les jambes, ne te regarde pas dans le miroir, comme tu as l’habitude de le faire avant de sortir, le spectacle de tes cheveux arrachés, te fera peur, et tu as déjà beaucoup de peur à gérer. »

« Sors, va dans la rue, va à la rencontre de tes semblables, cherche sur le visage des filles que tu rencontreras, la marque d’une meurtrissure, le signe d’une soumission du corps, fais ce que tu as à faire, n’hésite surtout pas. »

La voilà dans la rue, l’œil au beurre noir, chancelante, titubante, les bras ballants, les yeux errants, seules ses larmes chaudes continuaient de refluer, se répandant sur elle, comme pour la purifier, comme pour une ultime catharsis, tout son corps était glacé, sibérien.

Elle a oublié de mettre ses chaussures, pieds nus, elle traversait la ville, deux petites filles la montraient du doigt, et voici que tout le filme de sa vie défilait devant elle, avec une vitesse vertigineuse… Le voilà assis sur un banc, son cœur bondit, mais non, ce n’est ce pas lui, il est loin, parmi les siens, assis à une table inconnue, ingurgitant des alcools transparents, pour éclaircir ses idées et laver sa conscience, il doit être à la troisième bouteille…

Mais pourquoi pense t-elle à lui, il faut courir, les chiens la fuient, elle empeste le sperme, elle doit faire vite, pour pouvoir se laver, elle doit être prête à affronter le regard des autres, des autres hommes, des autres mâles, elle doit apprendre à quitter son corps, pour le regarder de loin, pour pouvoir raconter ce qu’elle a subi, pour pouvoir expliquer son silence…

Elle doit aller au commissariat, elle doit décrire ce qui s’est passé à des inconnus, il faudra écouter leurs questions, il faudra psalmodier la liste des violences qu’elle vécues, « Mais Mademoiselle, pourquoi n’avez-vous pas changé la serrure de votre porte ? »

« Comment expliquez-vous le fait que votre ami, excusez-moi, que cette personne puisse avoir vos clés ? »

« Etes-vous sûre de vouloir porter plainte »

Les questions fusent, défilent les unes derrière les autres, sans vous laisser le temps de souffler, et vous avez l’impression de revivre ce qui vous est arrivé, vous avez besoin d’être crue, vous avez besoin d’un soutien psychologique, mais les autres vous demandent de vous rappeler d’un détail sur son corps, d’une marque particulière sur son pénis, comme si les violeurs, devaient forcément porter sur leurs corps quelque distinction sur leur peau, permettant aux « justiciers » de les attraper…

L’interrogatoire fut pénible, les traditions de Tabou, de Silence érigé en loi inviolable, lui rendirent difficile, la transgression de l’Omerta, mais elle réussit à y fait face.

Et c’est en courant qu’elle rentra chez elle, elle se lava soigneusement, puis se jeta par la fenêtre du troisième étage.

 

ZEKRI Houda

Le 1er février 2006

Publié dans nouvelles

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